lundi 31 mars 2014

Réflexions pêle-mêle concernant une filière spécifique de relance de l’économie luxembourgeoise : l'alimentaire et le chanvre

Jean Leick                                                                                                                      juillet 2013

Le réflecteur avait déjà entamé le sujet dans un article  « Produire au Luxembourg ». Le présent document traitera 2 domaines plus particuliers dans ce contexte.
L’économie luxembourgeoise est en stagnation depuis quelques années, mais pourrait connaître prochainement une légère croissance selon la BCL, sans atteindre cependant les niveaux d’avant 2008, seuil pourtant nécessaire pour faire perdurer le modèle sociétaire actuel du pays. Le ralentissement du moteur de la place financière, restant le principal acteur pour ne pas avoir une balance de paiement négative, est certes une des raisons de cette situation peu enviable, mais une croissance importante de ce secteur semble peu probable eu égard au contexte international des marchés financiers et eu égard à la position particulière qu’y occupe le Luxembourg. Par ailleurs, la crise politique actuelle du pays risque de ne pas arranger les choses, l’argument de la stabilité politique ayant perdu de sa valeur dans le cadre de la promotion commerciale du Luxembourg. Même si le modèle de la place financière ne semble pas être aussi mauvais qu’on ne pourrait le croire (car la place financière n’arrête pas de subir les attaques des rivaux européens), le développement actuel de celle-ci ne pourrait suffire à lui seul pour sortir le Luxembourg du marasme actuel.
La relance ne semble pas pouvoir provenir, à l’heure actuelle et dans un avenir proche, d’une croissance de l’exportation des biens, sachant que la balance des biens est systématiquement en déficit depuis de longues années. Cela veut dire que le Luxembourg consomme pour beaucoup des produits importés (finaux et intermédiaires) dont la plus-value de la production est réalisée essentiellement à l’étranger. Par ailleurs, la consommation finale des ménages est constituée elle aussi pour une grande partie de marchandises importées.

Or, des domaines existent par lesquels le Luxembourg pourrait diminuer dans une certaine mesure cette dépendance extérieure car le pays dispose de certaines ressources nationales nécessaires pour le faire : on vise la production végétale et plus particulièrement l’alimentation humaine. Le développement de ce secteur aurait déjà ses raisons dans un contexte purement économique dans le sens de la création interne de plus-value avec des effets multiplicateurs sur maints plans, mais il contribuerait aussi à augmenter l’autosuffisance alimentaire du Luxembourg dans un contexte mondialisé où les aliments sont transportés à travers tous les continents. Il n’y a qu’à penser à la fragilité de la chaîne logistique alimentaire : par exemple une crise pétrolière (transport) et/ou un blackout prolongé (rendant impossible de payer les achats par la monnaie électronique et en même temps de se procurer des billets d’argent au guichet électronique) et/ou autres causes pourraient rompre la chaîne alimentaire du Luxembourg et la population risquerait de connaître de grands problèmes d’approvisionnement. Il faudrait du moins réfléchir à une certaine garantie de l’autonomie de l’alimentation de base.

Citons, à titre d’anecdote un texte de l’association Négawatt  (« Changeons d’énergie, transition, mode d’emploi) : « Tous nos biens de consommation semblent contaminés par une fièvre voyageuse. Ainsi, une étude restée fameuse a montré que les ingrédients constituant un simple yaourt à la fraise parcourent plus de 9 000 kilomètres entre l’exploitation agricole, la laiterie, la fabrication du pot et du couvercle, l’usine de conditionnement, le grossiste, la plateforme logistique et le supermarché. »
Le développement du domaine alimentaire permettrait d’approfondir la chaîne de production des aliments humains par une intégration verticale de la transformation des matières de base dans des produits finis prêts à la consommation humaine. Un exemple en serait la fabrication de la nouille luxembourgeoise à partir du blé luxembourgeois. Un avantage supplémentaire du développement de la production alimentaire consisterait dans la création d’emplois,
pas nécessairement des plus hautement qualifiés, permettant ainsi de réduire un peu la tension actuelle du marché du travail.

Quel doit être le degré d’autosuffisance alimentaire de base du Luxembourg pour garantir à tout moment l’alimentation de sa population, même si on renonce en période de crise, quelles qu’en soient par ailleurs les raisons, à des produits alimentaires sophistiqués et préparés , prêts à l’emploi. La progression des plats préparés et du Fast Food illustre bien le peu de temps consacré à la nourriture (qualité de vie ?), sans parler des ressources gaspillées (souvent « one way » pour l’emballage), du CO2 produit par la fabrication et la chaîne logistique (voir exemple du yaourt) et de l’impact négatif sur la santé (additifs innombrables). Dans ce contexte des habitudes alimentaires actuelles souvent nocives, une autre alimentation, plus saine sur base de produits frais issus d’une culture locale, générerait des effets positifs sur maints plans.

Les données, statistiques et autres, à la base de l’argumentation pour développer (davantage ?) le secteur agro-alimentaire au Luxembourg
Le tableau ci-après (origine Statec) montre le déficit de la balance des produits alimentaires :

Le déficit est en gros de 50 % ces 3 dernières années. Est-ce qu’on pourrait se permettre le raisonnement grossier et réducteur, sur base de la balance des produits alimentaires, que 50 % de l’emploi nécessaire à la fabrication de produits alimentaires, consommés au Luxembourg, se situent à l’étranger ?

Ces chiffres  sont encore  corroborés si on analyse l’évolution des surfaces des terres selon leur culture (Statec) :

On voit bien que les surfaces des cultures destinées plus particulièrement à l’alimentation humaine (en rouge bold) ont diminué de 28 % en 30 ans alors que la population résidente a augmenté, de 364 000 unités (en 1981) à 512 400 (en 2011), ce qui constitue une augmentation de 40,5 %. L’écart d’autosuffisance s’est donc particulièrement creusé si on tient compte de la combinaison de ces 2 facteurs.

Ainsi, à titre d’exemple, la production de la pomme de terre (source Statec) a diminué de 33 900 tonnes (en 1980) à 19 679 tonnes (en 2011), ce qui fait une baisse de 42 %.

Il n’a pas été possible de trouver un historique de l’évolution de la production des différents légumes, mais le tableau ci-après donne une idée de la structure de cette production en 2011 (tonnes et surfaces en ha), sachant qu’il faudrait par ailleurs des informations détaillées sur la consommation des légumes au Luxembourg pour mieux interpréter ces chiffres :



Il faudrait disposer en fait d’une balance pour chaque légume (import / export) en relation avec la consommation de ces légumes au Luxembourg. Le même exercice devrait être fait par ailleurs au niveau des fruits, notamment pour ceux pouvant être cultivés dans nos régions dans un esprit de développement durable. Ceci n’exclut pas la culture de fruits semblant peut-être un peu exotiques de prime abord, comme par exemple le Kiwi dans la vallée de la Moselle, le réflecteur ayant vu des exemples de belles productions naturelles de ce fruit dans l’Est du pays.

Quelques données concernant l’emploi dans ce domaine :
La main-d’œuvre agricole familiale a diminué de 11 872 personnes en 1980 à 4 228 personnes en 2011 (- 64,4 %), ce qui a aussi à voir évidemment avec une augmentation de la productivité (suite à des investissements importants), une industrialisation des exploitations agricoles de taille de plus en plus élevée, mais aussi avec le fait que les successeurs des exploitations agricoles font de plus en plus défaut, le métier ne semblant pas être considéré comme suffisamment attrayant par les jeunes. Il suffit de voir à travers les villages les anciennes exploitations agricoles transformées en maisons de pure résidence et le peu d’exploitations agricoles encore en activité pour se rendre compte de la diminution du nombre des exploitations.

Par contre, les salariés employés régulièrement dans le domaine agricole (constituant moins de 5 % par rapport à la main d’œuvre agricole familiale en 1980), ont légèrement augmenté pour atteindre le nombre de 769 personnes en 2011, constituant ainsi 18 % par rapport à la main d’œuvre agricole familiale (contre les 5 % en 1980).D’autre part, il serait intéressant de savoir combien d’étrangers se retrouvent parmi ces 769 personnes. Il y a de fortes chances qu’il y en ait beaucoup, tout en sachant que le Luxembourg comprend pas mal de main-d’œuvre non qualifiée parmi les chômeurs inscrits. En tout cas, les exploitants agricoles recourent moins à des travailleurs faisant partie de la famille, mais ont une certaine tendance à recourir à une main-d’œuvre salariée externe. Ceci est peut-être un autre signe de la perte d’intérêt pour le secteur.

Il n’a pas été possible de trouver un historique nuancé  de l’évolution de l’emploi dans les industries alimentaires. Comme le montre le tableau ci-après (Statec), il y a bien une augmentation des effectifs dans l’industrie des viandes et des autres industries alimentaires, mais la part des personnes occupées dans ces domaines représente très peu par rapport à l’emploi total du Luxembour (par ailleurs, les derniers chiffres connus ne sont pas très récents) :





Ainsi, en 2008, l’industrie des viandes et les autres industries alimentaires totalisaient 3 272 emplois, ce qui représente seulement 1,45 % par rapport aux 225 912 emplois du Luxembourg de l’époque.

Le  tableau ci-après (Statec), à défaut d’une ventilation historique nuancée de l’emploi à l’époque, donne néanmoins une certaine idée des entreprises actives dans ces domaines (enquête au 1/1/2012) :






Signalons encore que le tableau précédent à la page 3, concernant la superficie des surfaces selon leur culture, rend attentif au fait que les surfaces consacrées aux plantes industrielles ont connu une progression spectaculaire de 1 359 % de 1980 à 2011. Le Statec ne définit pas ces plantes. Il n’est pas exclus que la culture du maïs pour la production du biogaz et des biocarburants y soit pour quelque chose, la spécialisation dans ce créneau n’étant cependant  pas nécessairement un développement de nature durable. Wikipédia mentionne les catégories suivantes pour les plantes industrielles (permettant de se faire une idée des plantes éventuellement concernées) :
·         Plantes pour la production d'alcool
·         Plantes pour l'industrie de la cellulose et de la pâte à papier
·         Plantes pour l'industrie du bois
·         Plantes oléagineuses
·         Plantes à fibres textiles
·         Plantes pour la vannerie et la sparterie
·         Plantes saccharifères
·         Plantes saponifères
·         Gommes et résines naturelles
·         Plantes à matières tannantes
·         Plantes tinctoriales
·         Essences et huiles essentielles
·         Autres ?

En analysant cette liste, il semble bien qu’il y ait encore des pistes de diversification dans le monde agricole luxembourgeois. Dans une partie ultérieure du document, le cas du chanvre sera considéré pour ses multiples avantages et ses intérêts potentiels sur le plan national.

Raisons pour développer la production alimentaire humaine au Luxembourg
Une attention plus particulière devrait donc être portée au domaine alimentaire pour diverses raisons :
·         Les scandales récents ont montré la nécessité du contrôle de la qualité des produits alimentaires importés, chose moins difficile si la production se fait au Luxembourg et si les ingrédients et produits ne sont pas véhiculés inutilement à travers l’Europe pour brouiller les pistes d’activités douteuses.
·         Tout aliment transporté sur de longues distances n’est pas conforme à un développement durable dans le contexte de l’énergie nécessaire pour le transport par terre, mer et air. S’y ajoutent les frais énergétiques importants nécessaires  pour la conservation de ces marchandises lors du transport, dont les installations (fixes ou roulantes) de basse température. On doit encore considérer l’énergie grise pour fabriquer toutes les installations de cette chaîne logistique. Ainsi un haricot « fair-trade » importée de l’Afrique est contreproductif sur maints points de vue, sachant que le continent souffre toujours de sous-alimentation dans maintes régions. L’importation de cuisses de grenouille par avion de l’Extrême-Orient ne semble pas très raisonnable non plus.
·       Les aliments importés sont sujets à des spéculations sur les marchés et bourses internationales, enlevant certainement  des moyens d’intervention nationale sur les prix de l’alimentation (à l’exception de l’indice du coût de la vie au Luxembourg dont l’usage crée des ennuis sur maints plans, dont le reproche de la manipulation de cet indicateur). Or, une hausse des prix des aliments pour des raisons spéculatives porte surtout préjudice aux habitants dont les moyens financiers sont peu élevés, sachant que les indices de la pauvreté sont à la hausse, même au pays de Cocagne qu’avait été le Luxembourg. On sait que l’inflation au Luxembourg a surtout concerné ces derniers temps les coûts alimentaires, dont les légumes et les fruits frais, fait peut-être lié entre autres aux catastrophes naturelles qu’a connu l’Europe cet été.
·         D’une manière plus générale, les catastrophes naturelles à travers le monde peuvent avoir une grande influence sur la production et la distribution de l’alimentation, des changements climatiques importants avec des ruptures des équilibres actuels allant certainement opérer des glissements importants dans ces processus.
·         Rappelons que toute alimentation importée crée des emplois à l’étranger, au détriment des emplois nationaux. Ceci est d’autant plus grave que la branche alimentaire pourrait occuper des salariés avec une moindre formation scolaire.
·         Il y a certainement encore d’autres raisons pour corroborer ce genre de raisonnements.
Comme le Luxembourg dispose des ressources internes pour augmenter et diversifier la production alimentaire, en partant des ingrédients de base pour aboutir à une intégration verticale de la production alimentaire, il pourrait ainsi créer des plus-values sur maints plans.
Dans ce contexte, il serait intéressant de décrire le concept d’il y a 40 ans et plus, tant décrié, de la Centrale Paysanne, syndicat créé après la deuxième guerre mondiale pour défendre les intérêts des agriculteurs luxembourgeois. Le constat de base était que l’agriculteur luxembourgeois était seul face à ses interlocuteurs non agricoles, aussi bien en ce qui concerne les fournisseurs des inputs pour la production agricole (semences, machines, engrais etc.) qu’en ce qui concerne les repreneurs des produits (meuniers, bouchers,  etc.). L’idée avait comme base de (re)donner aux agriculteurs les moyens techniques pour contrôler la chaîne de production agricole. S’ajoutait à cette vision de l’intégration verticale des productions de transformations des produits agricoles de base l’idée d’un contrôle de qualité sur toute la chaîne de production agricole : voir addendum 1 à la fin du document. Dans ce sens, la délocalisation récente de l’autre côté de la Moselle d’une partie des installations de production de la Fédération Agricole est une hérésie impardonnable.
Les légumes et bon nombre de fruits pourraient donc  être particulièrement concernés dans ce contexte, surtout si on met l’accent sur la filière de production biologique. Comme déjà dit, l’auteur du présent document ne dispose malheureusement pas d’informations suffisamment détaillées concernant la balance des différentes sortes de légumes et de fruits. D’une manière générale, les statistiques des données dans ce domaine, du moins celles qui sont publiques, sont plutôt pauvres (à moins que certaines sources aient échappé à l’auteur, chose fort possible). On peut se faire cependant soi-même une idée intuitive en analysant les pays de provenance de ces articles dans les rayons des supermarchés. Les produits importés y ont une (très) large part. Mais cette tendance peut aussi provenir du fait que les habitudes alimentaires actuelles ne sont plus adaptées à la consommation saisonnière des légumes et fruits régionaux, mais que certains produits sont consommés tout au long de l’année (les fraises d’Espagne par exemple) et véhiculés sur de longues distances pour aboutir chez le consommateur.
Pourquoi ne pas réfléchir, pour toutes ces raisons, à une intensification d’une production plus locale de certains fruits et légumes en serres en recourant aux énergies renouvelables de la géothermie et de la thermie solaire pour assurer une production plus continue sur une plus longue période de l’année dans ce domaine. Ce créneau est délaissé actuellement au bénéfice de nos pays limitrophes sinon des Pays-Bas. Il ne faudra cependant pas déraper, par un excès de zèle, dans une production de légumes et fruits exotiques nécessitant des installations très sophistiquées avec un besoin d’énergie grise non compatible avec un développement durable. L’eau nécessaire à ces cultures (il suffit de penser au contre-exemple de l’épuisement des nappes phréatiques en Espagne, dû à sa surconsommation illégale pour la production agricole : voir le cas de la production des fraises au Sud du pays) pourrait provenir en partie d’installations (plus) industrielles de récupération de l’eau de pluie, diminuant ainsi en même temps le danger des inondations. Une réorientation partielle de la politique de construction des bassins de rétention pourrait apporter des avantages considérables sur maints points de vue.
Par ailleurs, on parle beaucoup de captage de CO2, sans savoir où stocker (domaine du CSC) ce CO2.
Or, il ne faut pas oublier que déjà maintenant du CO2 est injecté dans des serres afin de stimuler la croissance des plantes. Ceci permettra de contribuer dans une certaine mesure à diminuer le problème du stockage définitif du CO2, même si c’est dans des quantités assez faibles.
Par ailleurs, si la culture sous serre ne recourt pas à une culture hors-sol, les résidus provenant de la production de biogaz et du compostage industriel des déchets organiques peuvent faciliter une culture plus intégrée sinon biologique en devant moins recourir à des engrais chimiques nuisibles. Ainsi l’importation d’engrais à base de phosphore pourrait être diminuée avec un effet favorable sur la balance des biens et par conséquent de paiement.
Le développement d’un tel secteur nécessitera certes quelques études préalables afin de définir, en fonction du(des) type(s) de cultures jugées opportunes à intensifier, quels types de serres sont les mieux adaptés. Ceci dépendra des plantes qu’on veut bien cultiver. Il est en effet inutile de cultiver certaines plantes dans la Rolls Royce des serres de verre (avec des systèmes d’aération et des systèmes de chauffage, des stations d’irrigation, des installations d’injection de CO2, des écrans thermiques ou d’ombrages et éventuellement un pilotage par ordinateur) si des multichapelles en plastique ou simplement des tunnels suffisent (par exemple pour des cultures nécessitant seulement une légère protection climatique comme les poireaux) .
Par ailleurs, la culture sous serre permet aussi de tempérer les impacts des conditions météorologiques capricieuses prolongées sur la production végétale (saison trop pluvieuse ou sécheresse prolongée ou température trop basse ou manque prolongé de soleil/lumière, etc.). En effet, nul ne connaît avec certitude l’impact du changement climatique qui est en train de s’opérer, mais des changements systémiques semblent s’installer définitivement, risquant de produire des glissements mondiaux dans la production alimentaire mondiale, sinon même générant des migrations humaines importantes à cause de la famine (due entre autres à l’érosion des terres arables), avec tout le potentiel de conflits que cela pourrait comporter.
Cette relance du maraîchage pourrait aussi vivifier la culture de ce que certains qualifient d’anciens « légumes et fruits  oubliés », contribuant ainsi à une plus grande diversification dans ce domaine.
Concernant l’emploi, des accords pourraient aussi être trouvés entre les (futurs) maraîchers et les associations d’handicapés pour occuper ces personnes dans ce secteur. Comme les marges du maraîchage sont plutôt étroites, sans parler des risques d’intempéries prolongées avec des pertes de production importantes, il faudrait élaborer un modèle de support sous forme d’accords de subvention par l’État, à l’instar de ce qui se fait pour les ateliers protégés. On pourrait ainsi par exemple définir un facteur d’équivalence entre un poste de travail plein-temps d’un ouvrier « normal » et le nombre de personnes handicapées nécessaires pour faire le même travail (par exemple 1 à 3 ou autre). Le maraîcher paierait l’équivalent d’un poste plein-temps non handicapé et l’État subventionnerait la différence de la masse salariale pour les 3 postes occupés par des personnes handicapées. Par ailleurs, l’État mettrait à la disposition un encadrement spécialisé, (comme il le fait actuellement pour les ateliers protégés) afin que le maraîcher puisse faire son travail professionnel normalement, sans devoir consacrer son temps essentiellement à des actions socio-éducatives.
Tout comme l’État met à la disposition des moyens financiers importants pour développer la logistique, il pourrait aussi allouer des fonds supplémentaires pour développer ces productions vitales pour la population.
Pour résumer, une telle approche pourrait par exemple prolonger le cycle de  la culture de certains légumes autochtones par une production locale, ce qui pourrait avoir comme conséquence de devoir investir dans une moindre mesure dans une chaîne logistique sophistiquée des aliments. Si le nombre des intermédiaires diminue, les coûts et prix de ces produits devraient en tout logique connaître une progression moins rapide, profitant au consommateur et contribuant dans une certaine mesure à juguler l’inflation. Si on considère par ailleurs les changements climatiques importants qui s’annoncent et qui vont certainement influencer la production alimentaire dans un sens négatif, une intensification de la culture dans les serres, dans la mesure du possible de nature biologique, apportera des avantages sur beaucoup de plans.
Un exemple récent intéressant d’une culture innovante au Grand-Duché (cependant à l’air libre) est le succès des asperges luxembourgeoises cultivées dans la région de Steinsel. Le producteur, suite à une demande accrue de ses produits, a prévu d’élargir sa production.
Par ailleurs, la construction de serres avec leurs accessoires en énergies renouvelables, pour autant qu’on puisse recourir à des constructeurs établis au Luxembourg, créerait un facteur multiplicateur dans d’autres domaines que celui de l’alimentation.
On voit qu’une telle filière pourrait donc concerner aussi bien le secteur agricole, dont le maraîchage, que le commerce, la production alimentaire industrialisée, le secteur industriel technique et le marché du travail.

Tous ces chiffres, constats et analyses (certes sommaires) semblent montrer qu’il y a encore du potentiel pour développer le secteur alimentaire, et ceci dans un esprit de développement durable.


Considérations concernant une plante industrielle particulière, à savoir le chanvre
Dans ce contexte agricole, un autre domaine pourrait être très prometteur : il s’agit de la culture du chanvre (industriel) qui comporte beaucoup d’avantages sur maints plans :
1.       Une surface donnée utilisée pour la culture du chanvre emmagasine 5 fois plus de CO2 que la même surface boisée.
2.    Le chanvre industriel utilisé pour l’isolation des bâtiments  a maints avantages par rapport aux matières utilisées actuellement pour l’isolation des façades. Il suffit par exemple de se pencher sur les études actuelles en Allemagne concernant les risques de toutes sortes en cas d’incendie de maisons isolées avec les matières synthétiques actuelles, sans parler des ressources non renouvelables utilisées et de la quantité importante l’énergie grise nécessaire pour les produire. S’y ajoutent les facteurs des frais du transport : grand volume pour peu de poids. Par ailleurs, le recyclage de ces produits synthétiques à la fin de leur cycle de vie n’est pas évident non-plus.

3.    La culture du chanvre nécessite peu d’engrais, avec tous les avantages que cela comporte. Par ailleurs, elle améliore la qualité des sols agricoles. Comme culture de rotation, le chanvre est un excellent précédent au blé. La culture du chanvre laisse une terre propre, ameublie en profondeur, saine, libérée de bonne heure (sauf en cas de culture battue pour la graine) et permet de rompre le cycle parasitaire. Elle ne réclame aucun fongicide, aucun insecticide et aucun herbicide. On qualifie ainsi le chanvre de plante améliorante (car elle fractionne les sols) et de plante nettoyante, sans parler du fait qu’elle constitue une pompe à nitrate.

4.       La fibre du chanvre, résultant d’une culture plutôt biologique de par sa nature, convient bien à l’industrie textile. Elle semble résister aux rayons ultraviolets et à la moisissure et est dite plus résistante que le coton. Combiné au lin, elle donnerait des tissus souples et confortables de haute qualité. Notons, pour l’anecdote, que les jeans constitués à 100 % de chanvre, connaissent un regain d’intérêt. Les avantages de la culture du chanvre par rapport à celle du cotonnier semblent importants : voir addendum 2 à la fin du document qui montre certains désavantages de culture du coton par rapport à celle du chanvre, surtout au niveau des traitements chimiques pendant la phase de production du coton, ce qui ne peut que laisser des résidus chimiques dans les tissus. Ce n’est pas pour rien que des spécialistes du textile font du marketing pour des vêtements en coton en spécifiant que le coton provient d’une production biologique.
5.       En France et ailleurs se développe la construction de maisons par des blocs produits sur base de chanvre. Selon certaines indications, pour une maison de 120 m2 (avec murs, cloisons et isolations des sols en chanvre), plus de 11 tonnes de CO2 seraient emprisonnées. La préfabrication en béton de chanvre présente l’intérêt de livrer des éléments secs et contrôlés, utilisables sans difficultés par des utilisateurs peu qualifiés. Comme l’offre des fabricants actuels ne comporte pas d’éléments ou de blocs porteurs, les constructions doivent donc comporter une structure porteuse en bois, en béton ou en acier. Si cet aspect technique peut être considéré comme un désavantage, on peut se demander cependant aussi si cette manière de construire n’offrirait pas des alternatives intéressantes pour la construction au Luxembourg. Ainsi, une technique bien recherchée de structures portantes encastrant des blocs de chanvre pourrait apporter bien des avantages au niveau du coût et de la vitesse de construction, du transport, de l’économie d’opérations d’isolation supplémentaires fastidieuses et coûteuses ainsi que des effets bénéfiques sur la santé des travailleurs de la construction car les charges pondérales sont moins lourdes au niveau des manipulations. Pourquoi une entreprise comme les Chaux de Contern, forte dans sa politique de recherche et d’innovation, ne créerait-t-elle pas une nouvelle filière pour des blocs de construction comportant du chanvre.
6.       En dehors de ces usages déjà cités du chanvre, il y en a bien d’autres :
o   Papeterie :
§  papier haut de gamme, léger et résistant
§  renforcement du papier recyclé
o   plasturgie : renforcement des matières plastiques pour la fabrication de produits moulés ;
o    les bioplastiques à base de chanvre sont biodégradables, recyclables et ont une durée de vie supérieure aux plastiques issus du pétrole, ressource non-renouvelable
o   litière pour aliments
o   consommation en alimentation humaine et utilisation dans la cosmétique
o   l'huile de chanvre  peut être convertie par polymérisation en une résine plastique de qualité.
o   cordage (au lieu de cordage en nylon nécessitant du pétrole)
o   peintures et vernis
o   certains estiment que les panneaux d'agglomérés en chanvre sont supérieurs en qualité (résistance, isolation, porosité) par rapport aux agglomérés en bois et sont nettement inférieurs en coût. La fibre de chanvre semble être deux fois plus résistante que celle du bois et très résistante aux moisissures.
Ces énumérations ne sont pas exhaustives et une étude approfondie des usages du chanvre (industriel) révélera probablement encore d’autres avantages intéressants. On peut se demander si le chanvre ne pourrait offrir des productions de niche intéressantes au Luxembourg, sans exclure évidemment l’exportation en cas de succès.


Conclusion :
On se doute bien que le secteur agricole, délaissé plutôt dans l’euphorie du développement des secteurs secondaire et tertiaire, pourrait bien trouver un regain d’intérêt dans le cadre du développement durable dans un monde dont les ressources sont limitées (voir par exemple le livre d’Ugo Bardi « Der geplünderte Planet » dans le contexte des réflexions du Club de Rome)  et dont le degré de pollution imposera tôt ou tard une autre orientation stratégique que la propagande d’une croissance économique  tous azimuts de biens de consommation souvent inutiles.
Malgré l’appel  actuel à la croissance pour résoudre les problèmes sociétaires actuels du moment (dette public, chômage, conflits sociaux, etc.), il ne faut pas se faire des illusions : notre planète ne supportera pas une telle croissance à l’infini et le monde actuel devra faire place tôt ou tard à une période de post-croissance sur base d’une autre modèle sociétaire basé sur un développement durable. Ceci ne veut pas dire qu’on devra retourner « à la bougie ». Si la période actuelle nécessite peut-être une certaine croissance, il faudra la pousser dans le cadre d’activités dont le but est d’assurer la conversion écologique des économies à travers de grands investissements. Les idées précédemment évoquées doivent être situées dans ce contexte (voir par exemple le fascicule « Changeons d’énergie, transition, mode d’emploi de l’association Négawatt).
Il y a une certaine analogie avec le management et la santé de l’entreprise: celle-ci doit, pour survivre dans le contexte actuel mondialisé et fortement concurrentiel (et le Luxembourg ne pourra échapper à cette logique économique du jour au lendemain), se renouveler et s’améliorer continuellement quand elle est en bonne santé. Si elle entreprend ces processus d’amélioration (lean management et autres méthodes) et des opérations de restructuration (BPM = business process reengineering et autres approches) seulement en période de difficultés, elle risque de ne plus disposer des moyens nécessaires pour réussir. Ces interventions d’assainissement et même de sauvetage, en cas de crise et/ou de menace de faillite, risquent fort d’être plutôt douloureuses.
On peut aussi évoquer une analogie avec le cancer. La première phase du traitement de cette maladie consiste surtout à adopter une vie saine afin de réduire le risque de contracter un cancer, malgré certains impondérables génétiques (il suffit de penser aux risques exponentiels du cancer par une consommation excessive concomitante de la cigarette et de l’alcool ou encore aux risques d’une exposition dangereuse au soleil). Ensuite s’imposent les examens de prévention permettant de détecter un cancer dans son premier stade afin d’augmenter les chances de guérison. En cas de détection d’un cancer à un stade avancé, il ne reste donc souvent que l’artillerie lourde avec tous ses inconvénients physiques et psychiques, concomitante à une perte substantielle de la qualité de vie avec, malgré tout, souvent une issue fatale.
Notre société en est où par rapport à ces 2 analogies ?

Addendum 1 : Centrale Paysanne
Il y a un demi-siècle, les installations de production agro-alimentaires de la Centrale Paysanne (Agrocenter et autres sites) avaient pour but de founir aux agriculteurs une chaîne de création de plus-value de leurs produits en intégrant verticalement les différentes étapes de transformation des produits de base. Ces installations appartenaient aux agriculteurs membres du syndicat Centrale Paysanne et étaient structurées dans le groupe CEPAL (holding) qui regroupait un certain nombre de sociétés commerciales spécialisées selon leur activité et la nature des matières travaillées. Les agriculteurs membres du comité d’administration de CEPAL recevaient pendant leur mandat un certain nombre d’actions de CEPAL afin de bien marquer que tous les membres du syndicat Centrale Paysanne étaient propriétaires des installations.
La chaîne d’intégration verticale des installations de transformations peut être décrite en gros de la manière suivante :
·         Une station de semences à Mersch réceptionnait et conditionnait des semences de qualité pour le compte de la « Saatbaugenossenschaft » de Clervaux, cette production étant réalisée par des agriculteurs agréés. Cette coopérative faisait aussi le commerce de ces semences.
·         Les céréales (de qualité) produites par les agriculteurs sur base de ces semences étaient réceptionnées et conditionnées aux Silos de Mersch, l’agriculteur recevant un acompte à la livraison et un décompte final sur base de la plus-value réalisée par la vente sur les marchés nationaux et internationaux. Les silos comportaient des installations de nettoyage et de séchage afin de préserver la qualité des céréales stockées.
·         Les céréales produites connaissaient essentiellement deux orientations (on ne parlait pas à l’époque de biogaz et de biocarburant) :
o    Une destinée à l’alimentation humaine, comme par exemple la production de farine par le Moulin de Bissen appartenant également au groupe CEPAL). L’orge, spécialement sélectionnée et cultivée pour la production de la bière, constituait à l’époque un autre créneau de valorisation de produits agricoles.
o    Une destinée à l’alimentation animale par la fabrique d’aliments composés de qualité, située à Mersch.
·         Les aliments composés de qualité devaient permettre un élevage de haute qualité qui connaissait essentiellement deux orientations de production :
o    La production de viande pour la consommation humaine, avec l’abattoir de Mersch et sa fabrique de produits de viande pour valoriser la viande ainsi produite par les agriculteurs.
o    La production laitière, livrée à l’époque essentiellement à la coopérative Luxlait, ne faisant pas partie du goupe CEPAL.
·         La société Luxlait-Produits, faisant partie du groupe CEPAL, valorisait certains outputs de la coopérative  Luxlait pour fabriquer :
o    De la poudre de lait à partir du lait écrémé livré par la coopérative Luxlait, vendu dans le monde entier ;
o    De la glace, vendue par la société Eskimo.
·         La vision prévoyait aussi la construction d’un abattoir de volailles, mais le moment venu, la production de volaille nationale était devenue pratiquement inexistante et ne justifiait donc plus la mise en œuvre d’un abattoir de volaille. Il suffit de voir actuellement dans les supermarchés la provenance des poulets pour se rendre compte que la plus-value de cette production est essentiellement étrangère et que la création d’une partie importante de cette plus-value continuera à échapper à l’économie luxembourgeoise. Les bâtiments déjà construits ont été reconvertis à l’époque en un lieu de stockage pour les pommes et une station de conditionnement d’œufs, ces derniers étant importés et commercialisés par Centralmarketing. Mais la production des pommes a connu à l’époque le même déclin que l’élevage de volaille, mettant ainsi fin au stockage et à la commercialisation de cette production de fruits. Heureusement qu’il y a aujourd’hui de nouveau des producteurs de pommes au Luxembourg qui ont investi dans des installations modernes de stockage des pommes. 
·         Afin de garantir une production de viande de qualité, l’ancienne station d’insémination du Waldhof constituait une première étape. Constatant il y a 40 ans que 80.000 porcelets étaient exportés pour l’engraissement  et que le même nombre de porcs engraissés étaient réimportés, l’idée du Kuelbecherhaff a pris son chemin dont le concept était la suivant (service génétique de la Centrale Paysanne) :
o    Le Kuelbecherhaff préserve la qualité génétique en achetant et élevant des truies et verrats pour préserver sinon améliorer le matériel génétique pour une viande porcine de qualité.
o    Ces truies et verrats au haut potentiel génétique (avec une recherche permanente d’optimisation) étaient destinés à la production de truies et verrats pour la production de masse de porcelets.
o    Ces porcs d’élevage avec ces qualités génétiques, provenant donc du Kuelbecherhaff,  étaient fournis à des exploitations agricoles spécialisées dans la production de porcelets.
o    Les porcelets ainsi produits étaient transférés à d’autres exploitations agricoles spécialisées dans l’engraissement pour être finalement livrés à l’abattoir.
o    Le Kuelbecherhaff s’occupait de la logistique du transport  des animaux entre les différentes exploitations agricoles lors des différentes phases de la chaîne de création de la plus-value sur le plan national.
Je pense qu’il faudra honorer encore aujourd’hui ce concept visionnaire intégrateur qui a pris vie après la deuxième guerre mondiale, quels que soient par ailleurs les déboires politiques, syndicaux et finalement juridiques y relatifs qui ont fait la une des nouvelles pendant une longue période. Ce concept avait finalement une touche un peu marxiste en redonnant aux agriculteurs la propriété des installations de transformation de leurs produits agricoles, mais dans un marché plutôt libéral. Il faudrait encore (ré)inventer pour l’avenir une nouvelle vision (par analogie avec celle de la Centrale Paysanne) sur un plan plus général pour assurer une plus grande production alimentaire nationale avec des produits alimentaires finis fabriqués sur le territoire du Luxembourg.

Addendum 2 : Culture du coton :
Wikipédia : «  ….La culture du cotonnier nécessite une saison végétative longue, beaucoup de soleil et un total de 120 jours arrosés pour assurer la croissance puis un temps sec en fin de cycle végétatif pour permettre la déhiscence des capsules et éviter le pourrissement de la fibre. Ces conditions climatiques se rencontrent généralement sous les latitudes tropicales et subtropicales. Le cotonnier supporte les climats tempérés à condition qu'il ne gèle pas.
La culture du cotonnier est majoritairement pluviale (Afrique subsaharienne, une grande partie des cultures des États-Unis, de l'Inde, de la République populaire de Chine). La culture pluviale est théoriquement possible dès 400 mm de précipitations annuelles. Pourtant, dans les faits, le cotonnier ne peut être cultivé sans irrigation qu'avec une pluviométrie supérieure à 700 mm/an, afin de pallier la variabilité interannuelle des pluies et les irrégularités de leur distribution. Ainsi, 40 % des surfaces cultivées en coton (Égypte, Ouzbékistan, Pakistan, Syrie) sont irriguées, ce qui peut poser des problèmes de pollution par les pesticides.

Pour lutter contre les parasites du cotonnier, et pour défaner chimiquement le cotonnier avant la récolte (au Méthanearséniate monosodique en général), les cultivateurs des États-Unis ont longtemps utilisé et utilisent encore une grande quantité de pesticides contenant de l'arsenic (arséniate de plomb autrefois et organoarsénicaux aujourd'hui), ce qui a contribué à une pollution et une dégradation croissante des sols dans les régions de grande culture du cotonnier (Louisiane par exemple).

Les producteurs de cotonnier bio n'utilisent pas ces produits, mais ont une production moindre et plus coûteuse en main d'œuvre. ….. ».


Autre information sur le coton ( site CNUCED = Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le développement) : « Le cotonnier est une plante particulièrement fragile qui a de grands besoins en éléments nutritifs ("…La culture du cotonnier est parmi les plus épuisantes pour les sols..." Que sais-je ? Le coton), ce qui nécessite parfois une amélioration de la qualité des sols par l'apport d'amendements et/ou par la rotation des cultures (souvent avec une culture de légumineuse et une de céréale).)

 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire