lundi 31 mars 2014

Réflexions et questionnements pêle-mêle d’un réflecteur (naïf) sur la nécessité d’une innovation politique inédite luxembourgeoise


Jean Leick                                                                                                                                                  septembre 2013

Comme les élections anticipées approchent, le réflecteur (naïf) ressent un certain désarroi face à l’environnement politique actuel. Il a aussi l’impression que son entourage se trouve dans la même situation. Il semble que maintes personnes, prenant les élections au sérieux, ne savent pas (plus) comment voter. Cet état exprimerait-il une certaine désorientation ou désintérêt politique ? «À quoi ça sert ? De toute façon je ne peux rien y changer ». Les différences idéologiques des partis politiques ne sont plus suffisamment tranchées pour pouvoir prendre parti, sans parler du fait que l’importance des idéologies semble s’estomper d’une manière générale. La lutte traditionnelle des classes semble perdre du poids face à un certain bien-être de la population luxembourgeoise qui a vécu une croissance jamais vue depuis 10 ans avant que le début de crise en 2008 ne détruise ce rêve confortable. Même pendant les dernières 5 années de crise, la prise de conscience d’un dérapage n’a émergé qu’assez récemment. La société luxembourgeoise actuelle, confrontée à des problèmes encore inconnus il y a dix ans, semble se trouver emmurée par des problèmes financiers, sociaux, politiques, économiques, de croyance, de confiance et j’en passe. La politique n’a pu proposer de solutions valables pour s’en sortir, la crise pendant ces 5 dernières années en étant la preuve. Ni les religions  ni les systèmes de valeurs laïques ne fournissent des réponses sociétales. L’intégration dans l’Europe et la globalisation mondiale mettent en œuvre des freins supplémentaires à une reconversion/évolution nécessaire, sans parler du fait que le Luxembourg ne constitue pas un poids politique et économique dans le monde actuel.

Les événements politiques récents du Luxembourg pourraient aboutir même à problèmes de constitution de coalitions politiques. En effet, les calculs arithmétiques actuels pour constituer des coalitions laissent présager un manque de stabilité politique potentiel, tout en espérant que le Luxembourg ne tombe pas dans les mêmes pièges et méandres tels que l’Italie les connaît depuis des années. En effet, est-ce qu’un changement est possible si la CSV reste le parti le plus influent ? Est-ce qu’une coalition à trois sans la CSV arrive à une majorité plus ou moins confortable et stable pour pouvoir gouverner dans une certaine continuité ? Est-ce qu’un partenaire junior de la CSV aurait suffisamment de poids pour induire les changements nécessaires pour « sauver » le Luxembourg ? Il est par ailleurs navrant de voir tous les partis perdant de leur mordant au fur et à mesure de l’échéance des élections afin de s’aménager une ouverture pour une coalition, qu’elle qu’en soit par ailleurs la composition. Aucun parti ne semble exclure à l’avance l’une ou l’autre constellation, sous réserve de certaines conditions énoncées mais tellement vagues qu’elles ne portent pas à conséquence.

Le panachage lors des élections pourrait être une suite de ce flou politique, les électeurs votant pour des têtes selon des filtres personnelles. Mais cette démarche pourrait aboutir à moyen et long terme à une impasse, la constitution d’un gouvernement stable pouvant devenir impossible avec les nombreux partis se partageant entre eux les voix de telle manière qu’une coalition sur une base arithmétique devienne impossible. Est-ce que cette tendance possible rend attentif à la nécessité d’un changement politique qui ne serait plus axé sur une lutte donnant le pouvoir à 1 sinon au maximum à 2 partis. En effet, depuis quelques dizaines d’années, le Luxembourg n’a connu que des gouvernements de coalition à 2 partis, avec une prédominance permanente de la CSV.

Si on étudie les programmes électoraux (le réflecteur les ayant lu plus ou moins intégralement), il faut constater qu’ils représentent tous beaucoup de recoupements, même si c’est sous des formes diverses. Les mêmes problèmes sont identifiés plus ou moins par les différents partis, même si les accents peuvent diverger. Les solutions proposées se ressemblent en (grande) partie et sont même complémentaires sur maints points. Il reste certes des divergences sur certains aspects comme par exemple l’enseignement religieux ou autres. Mais il faut constater que les programmes électoraux pourraient constituer dans leur globalité un brainstorming fantastique pour tracer les futures lignes de conduite politique, s’il n’y avait le hic d’un jeu politique traditionnel de coalitions pour s’approprier le pouvoir. S’ajoutent à la richesse de contenu des programmes électoraux tous les outputs des initiatives comme 2030lu, 5fir12, les propositions des chambres professionnelles et des syndicats, les propositions des organisations patronales et d’autres instances.

Si un électeur ne peut souscrire en même temps à tous les points des différents programmes électoraux (car il reste des divergences inconciliables), il semble cependant indéniable que chaque programme électoral (et ceci sans aucune exception, faisant en sorte qu’il n’y a aucune raison de négliger les avis et propositions des partis marginaux) présente des propositions qui méritent d’être analysées, comparées et évaluées quant à leur pertinence et faisabilité. En effet, s’il y a des différences, celles-ci présentent aussi des alternatives à examiner pour chercher des pistes en vue de résoudre les problèmes actuels.

Les partis politiques, visant (peut-être encore) la prise de pouvoir (même si leurs leaders proclament ne vouloir s’occuper que du bien-être du citoyen), essaient de se démarquer en créant des barrières artificielles et formulant des critiques par principe dans le seul but de se départager par rapport aux autres partis politiques pour attirer l’électeur, même si les problèmes du pays devraient être attaqués d’une manière plus globale.

Et si le Luxembourg innovait politiquement pour sortir de ces pièges ? Une solution pourrait consister à constituer une grande coalition comprenant les 4 partis politiques principaux, et ceci dans le seul but d’attaquer ensemble les problèmes déjà communément identifiés pour une grande part. Le Luxembourg semble être arrivé à un certain stade d’urgence politique où il semble inutile de perdre ses forces dans des luttes idéologiques apparentes et dans une rhétorique systématique d’opposition. Il y a assez de problèmes « objectifs » qui demandent une solution plutôt « technique ». Une politique d’opposition systématique par principe n’est pas constructive dans la situation actuelle car elle consomme inutilement trop de forces.

A titre d’illustration, il suffit de penser au problème national du logement. Et si les 4 partis attaquaient ce problème ensemble pour trouver des solutions tout en assumant ensemble la responsabilité des décisions politiques à prendre et à mettre en œuvre. Les chapitres respectifs de leurs programmes électoraux constitueraient le point de départ comme brainstorming pour attaquer le problème, sans oublier les sources de propositions et de prises de positions des autres organisations non politiques précédemment énumérées. Tous les éléments de ces sources devraient être analysés quant à leur pertinence et à la faisabilité des solutions envisagées en fonction des objectifs définis ensemble préalablement. En fait, les techniques de résolution des problèmes, de gestion de projet, de gestion de qualité et de gestion des risques utilisées par les entreprises commerciales devraient trouver leur entrée systématique dans la prise en charge des problèmes politiques.

Un autre exemple d’un domaine idéologiquement neutre serait la réforme administrative qui n’a certainement pas de connotation idéologique. On pourrait encore citer le problème de la mobilité ou encore la sécurité de l’approvisionnement énergétique.

Une première approche consisterait à faire une analyse ABC des problèmes à résoudre prioritairement. La deuxième phase aurait pour objet de faire une méta-analyse de l’existant pour chaque problème retenu (analyser tous les documents pertinents relatifs au problème) et de constituer un document de travail pour l’organe en charge du problème (il y aura probablement de nouvelles formes de travail collaboratif à inventer). Un tel document pourrait être élaboré en recourant à des outils de modélisation (comme par exemple ARIS ou d’autres encore), ces outils permettant de représenter les éléments et relations entre les éléments du modèle de travail. Chaque élément peut être représenté sous une forme graphique dans le contexte donné, sachant cependant que chaque élément fait partie d’une base de données et peut être décrit avec de nombreux attributs. Une fois l’objectif et la démarche de réalisation définis, les ressources nécessaires devront être ensuite accordées. Eu égard aux nombreux problèmes à résoudre et eu égard à leur envergure, il serait utile de faire dans la mesure du possible de l’ingénierie parallèle en fonction des ressources disponibles. Comme les ressources financières et les ressources humaines sont limitées, certains problèmes ne pourront être résolus qu’ultérieurement, d’où la nécessité d’un choix judicieux des problèmes à résoudre dans un premier temps. En effet, les programmes électoraux, très volumineux avec des problèmes de grande envergure, ne permettent pas d’attaquer simultanément les différents aspects énumérés. Il semble évident que les problèmes du logement, de la mobilité, de la réforme administrative, de la réforme scolaire ne pourront être résolus lors d’un mandat, à moins d’attirer la collaboration bénévole de nombreux experts ne faisant pas partie du sérail politique.

Il se pose la question de la mise en œuvre d’une telle structure gouvernementale. Une idée de base pourrait être la suivante. Les 4 partis se mettent d’accord sur une structure cohérente et efficace des différents ministères (il y a certainement matière à refonte dans ce domaine). Le nombre de ministres accordé par parti serait fonction des résultats des élections. L’attribution des ministères aux partis pourrait être faite selon les (anciens) points forts idéologiques des différents partis. Ainsi on pourrait ainsi s’imaginer (naïvement  et à titre d’exemple) que les aspects environnementaux devraient être traités par les « Greng » ou les problèmes économiques par le parti démocratique. Les aspects sociaux devraient en toute logique être départagés entre la LSAP et la CSV à cause du S dans leur sigle. Mais il y aurait aussi des ministères utiles et nécessaires où une attribution sera moins évidente. Quid de l’enseignement par exemple, sachant que ce volet n’est pas seulement une affaire de culture, mais aussi de compétitivité du Luxembourg. Mais on pourrait aussi arriver à la conclusion que les prétendues idéologies des partis ne constituent pas un critère d’attribution et que seules les compétences disponibles sont un critère. Par ailleurs, il faut aussi avouer que la base idéologique a perdu de sa pertinence si le bien-être de la population est le premier objectif politique car presque tous les partis couvrent actuellement la majeure partie des aspects de la vie sociale, économique, culturelle et autres. On ne fait pas de la politique pour le plaisir d’en faire sur un terrain de chasse privée (encore que certains politiciens donnent cette impression), mais la politique est un outil devant permettre à la population de vivre une « bonne vie ».

Par ailleurs, le conseil de gouvernement risque éventuellement de devoir trouver d’autres formes collaboratives dans une aussi vaste coalition pour ne pas se bloquer dans la prise de décision. Le premier ministre devrait assumer un nouveau rôle supplémentaire, à savoir celui de médiateur et de coordinateur. Le rôle traditionnel de « primus inter pares » perdrait un peu en importance. Mais cette difficulté pourrait être évitée en partie si les dossiers à traiter étaient instruits solidement. Comme la politique doit fournir des « outputs », politiques et autres, les processus en amont pour fournir ces produits doivent être organisés d’une manière transversale et optimisée à travers les ministères concernés. Les techniques du BPR (business process reengineering) et de la gestion de projet pourraient être utilisées avantageusement comme dans les entreprises commerciales. Une meilleure collaboration entre les ministères sera une condition sine qua non pour réaliser des performances honnêtes et éviter des projets et produits avortés. Heureusement que les NTIC mettent à disposition les outils nécessaires pour un travail collaboratif de qualité. S’ajoutent à ces outils la nécessité d’une évaluation selon le critère du développement durable, une estimation des coûts de fonctionnement à long terme des mesures mises en œuvre et leur incidence sur le budget de l’État. Chaque projet devrait réunir les différents partis politiques dans les groupes de travail/projet interministériels afin de garantir la transparence des démarches. On pourrait aussi imaginer que les partis mineurs, ne faisant pas partie du gouvernement, pourraient être intégrés d’une manière ou d’une autre dans ces groupes de travail/projet. Une telle structure pourrait être considérée un tant soit peu comme analogique à celle des commissions parlementaires ou celle du Conseil d’État (sous réserve que ce dernier devrait connaître une réforme pour une nomination plus démocratique de ses membres).

Une telle approche permettrait d’abord au monde politique dans la course actuelle au pouvoir de ne pas perdre la face, d’abord par une sentiment de défaite selon les résultats des élections et ensuite par des griefs intériorisés suite aux déclarations faites lors de campagnes électorales (trahison etc.) qui vont tôt ou tard rendre la résolution des problèmes plus difficile. Des accusations réciproques, la valorisation des propres réalisations et la mise en exergue des omissions des « autres » risquent de prendre un air de mesquinerie dans un tel contexte. Il y a assez de problèmes « objectifs » graves pour occuper les députés et le gouvernement pendant un mandat, permettant de tester un tel modèle politique. Mais certains politiciens devraient se dépasser dans leur attitude d’ego hérissé.

La politique pourrait ainsi démontrer qu’elle ne fait pas de l’inceste dans une tour d’ivoire en faisant tourner le carrousel interne du pouvoir dans un cercle restreint, mais qu’elle se soucie des vrais problèmes du pays et des citoyens. Je pourrais m’imaginer que le « peuple » applaudirait à une telle démarche plus démocratique. Mais qui dit démocratie devrait aussi mettre en place des structures permettant aux citoyens de participer à l’activité et à la décision politique. Le temps où un mandat politique donne aux politiciens un laisser-passer pour agir politiquement au nom du peuple pour promouvoir ses préférences personnelles semble révolu. La politique a oublié d’écouter la voix du peuple et semble seulement s’en souvenir en période électorale.

Les partis politiques montreraient de la grandeur avec une telle approche globale, consensuelle et inédite, même sur un plan mondial. La politique américaine pourrait s’inspirer certainement d’une telle démarche.

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