Jean Leick
septembre
2013
Comme les élections anticipées
approchent, le réflecteur (naïf) ressent un certain désarroi face à
l’environnement politique actuel. Il a aussi l’impression que son entourage se
trouve dans la même situation. Il semble que maintes personnes, prenant les
élections au sérieux, ne savent pas (plus) comment voter. Cet état exprimerait-il
une certaine désorientation ou désintérêt politique ? «À quoi ça
sert ? De toute façon je ne peux rien y changer ». Les différences
idéologiques des partis politiques ne sont plus suffisamment tranchées pour pouvoir
prendre parti, sans parler du fait que l’importance des idéologies semble
s’estomper d’une manière générale. La lutte traditionnelle des classes semble
perdre du poids face à un certain bien-être de la population luxembourgeoise qui
a vécu une croissance jamais vue depuis 10 ans avant que le début de crise en 2008
ne détruise ce rêve confortable. Même pendant les dernières 5 années de crise,
la prise de conscience d’un dérapage n’a émergé qu’assez récemment. La société
luxembourgeoise actuelle, confrontée à des problèmes encore inconnus il y a dix
ans, semble se trouver emmurée par des problèmes financiers, sociaux,
politiques, économiques, de croyance, de confiance et j’en passe. La politique
n’a pu proposer de solutions valables pour s’en sortir, la crise pendant ces 5
dernières années en étant la preuve. Ni les religions ni les systèmes de valeurs laïques ne
fournissent des réponses sociétales. L’intégration dans l’Europe et la
globalisation mondiale mettent en œuvre des freins supplémentaires à une
reconversion/évolution nécessaire, sans parler du fait que le Luxembourg ne
constitue pas un poids politique et économique dans le monde actuel.
Les événements politiques récents
du Luxembourg pourraient aboutir même à problèmes de constitution de coalitions
politiques. En effet, les calculs arithmétiques actuels pour constituer des
coalitions laissent présager un manque de stabilité politique potentiel, tout
en espérant que le Luxembourg ne tombe pas dans les mêmes pièges et méandres tels
que l’Italie les connaît depuis des années. En effet, est-ce qu’un changement est
possible si la CSV reste le parti le plus influent ? Est-ce qu’une
coalition à trois sans la CSV arrive à une majorité plus ou moins confortable
et stable pour pouvoir gouverner dans une certaine continuité ? Est-ce
qu’un partenaire junior de la CSV aurait suffisamment de poids pour induire les
changements nécessaires pour « sauver » le Luxembourg ? Il est
par ailleurs navrant de voir tous les partis perdant de leur mordant au fur et
à mesure de l’échéance des élections afin de s’aménager une ouverture pour une
coalition, qu’elle qu’en soit par ailleurs la composition. Aucun parti ne
semble exclure à l’avance l’une ou l’autre constellation, sous réserve de
certaines conditions énoncées mais tellement vagues qu’elles ne portent pas à
conséquence.
Le panachage lors des élections pourrait
être une suite de ce flou politique, les électeurs votant pour des têtes selon
des filtres personnelles. Mais cette démarche pourrait aboutir à moyen et long
terme à une impasse, la constitution d’un gouvernement stable pouvant devenir
impossible avec les nombreux partis se partageant entre eux les voix de telle
manière qu’une coalition sur une base arithmétique devienne impossible. Est-ce
que cette tendance possible rend attentif à la nécessité d’un changement
politique qui ne serait plus axé sur une lutte donnant le pouvoir à 1 sinon au maximum
à 2 partis. En effet, depuis quelques dizaines d’années, le Luxembourg n’a
connu que des gouvernements de coalition à 2 partis, avec une prédominance
permanente de la CSV.
Si on étudie les programmes
électoraux (le réflecteur les ayant lu plus ou moins intégralement), il faut
constater qu’ils représentent tous beaucoup de recoupements, même si c’est sous
des formes diverses. Les mêmes problèmes sont identifiés plus ou moins par les
différents partis, même si les accents peuvent diverger. Les solutions
proposées se ressemblent en (grande) partie et sont même complémentaires sur
maints points. Il reste certes des divergences sur certains aspects comme par
exemple l’enseignement religieux ou autres. Mais il faut constater que les
programmes électoraux pourraient constituer dans leur globalité un
brainstorming fantastique pour tracer les futures lignes de conduite politique,
s’il n’y avait le hic d’un jeu politique traditionnel de coalitions pour
s’approprier le pouvoir. S’ajoutent à la richesse de contenu des programmes
électoraux tous les outputs des initiatives comme 2030lu, 5fir12, les
propositions des chambres professionnelles et des syndicats, les propositions
des organisations patronales et d’autres instances.
Si un électeur ne peut souscrire
en même temps à tous les points des différents programmes électoraux (car il
reste des divergences inconciliables), il semble cependant indéniable que
chaque programme électoral (et ceci sans aucune exception, faisant en sorte
qu’il n’y a aucune raison de négliger les avis et propositions des partis
marginaux) présente des propositions qui méritent d’être analysées, comparées
et évaluées quant à leur pertinence et faisabilité. En effet, s’il y a des
différences, celles-ci présentent aussi des alternatives à examiner pour
chercher des pistes en vue de résoudre les problèmes actuels.
Les partis politiques, visant (peut-être
encore) la prise de pouvoir (même si leurs leaders proclament ne vouloir s’occuper
que du bien-être du citoyen), essaient de se démarquer en créant des barrières
artificielles et formulant des critiques par principe dans le seul but de se
départager par rapport aux autres partis politiques pour attirer l’électeur,
même si les problèmes du pays devraient être attaqués d’une manière plus
globale.
Et si le Luxembourg innovait politiquement
pour sortir de ces pièges ? Une solution pourrait consister à constituer
une grande coalition comprenant les 4 partis politiques principaux, et ceci
dans le seul but d’attaquer ensemble les problèmes déjà communément identifiés
pour une grande part. Le Luxembourg semble être arrivé à un certain stade
d’urgence politique où il semble inutile de perdre ses forces dans des luttes
idéologiques apparentes et dans une rhétorique systématique d’opposition. Il y
a assez de problèmes « objectifs » qui demandent une solution plutôt « technique ».
Une politique d’opposition systématique par principe n’est pas constructive
dans la situation actuelle car elle consomme inutilement trop de forces.
A titre d’illustration, il suffit
de penser au problème national du logement. Et si les 4 partis attaquaient ce
problème ensemble pour trouver des solutions tout en assumant ensemble la
responsabilité des décisions politiques à prendre et à mettre en œuvre.
Les chapitres respectifs de leurs programmes électoraux constitueraient le
point de départ comme brainstorming pour attaquer le problème, sans oublier les
sources de propositions et de prises de positions des autres organisations non
politiques précédemment énumérées. Tous les éléments de ces sources devraient
être analysés quant à leur pertinence et à la faisabilité des solutions
envisagées en fonction des objectifs définis ensemble préalablement. En fait, les
techniques de résolution des problèmes, de gestion de projet, de gestion de
qualité et de gestion des risques utilisées par les entreprises commerciales devraient
trouver leur entrée systématique dans la prise en charge des problèmes
politiques.
Un autre exemple d’un domaine
idéologiquement neutre serait la réforme administrative qui n’a certainement
pas de connotation idéologique. On pourrait encore citer le problème de la
mobilité ou encore la sécurité de l’approvisionnement énergétique.
Une première approche
consisterait à faire une analyse ABC des problèmes à résoudre prioritairement.
La deuxième phase aurait pour objet de faire une méta-analyse de l’existant pour
chaque problème retenu (analyser tous les documents pertinents relatifs au
problème) et de constituer un document de travail pour l’organe en charge du
problème (il y aura probablement de nouvelles formes de travail collaboratif à
inventer). Un tel document pourrait être élaboré en recourant à des outils de
modélisation (comme par exemple ARIS ou d’autres encore), ces outils permettant
de représenter les éléments et relations entre les éléments du modèle de
travail. Chaque élément peut être représenté sous une forme graphique dans le
contexte donné, sachant cependant que chaque élément fait partie d’une base de
données et peut être décrit avec de nombreux attributs. Une fois l’objectif et
la démarche de réalisation définis, les ressources nécessaires devront être
ensuite accordées. Eu égard aux nombreux problèmes à résoudre et eu égard à
leur envergure, il serait utile de faire dans la mesure du possible de
l’ingénierie parallèle en fonction des ressources disponibles. Comme les
ressources financières et les ressources humaines sont limitées, certains
problèmes ne pourront être résolus qu’ultérieurement, d’où la nécessité d’un
choix judicieux des problèmes à résoudre dans un premier temps. En effet, les
programmes électoraux, très volumineux avec des problèmes de grande envergure,
ne permettent pas d’attaquer simultanément les différents aspects énumérés. Il
semble évident que les problèmes du logement, de la mobilité, de la réforme
administrative, de la réforme scolaire ne pourront être résolus lors d’un
mandat, à moins d’attirer la collaboration bénévole de nombreux experts ne
faisant pas partie du sérail politique.
Il se pose la question de la mise
en œuvre d’une telle structure gouvernementale. Une idée de base pourrait être
la suivante. Les 4 partis se mettent d’accord sur une structure cohérente et
efficace des différents ministères (il y a certainement matière à refonte dans
ce domaine). Le nombre de ministres accordé par parti serait fonction des
résultats des élections. L’attribution des ministères aux partis pourrait être
faite selon les (anciens) points forts idéologiques des différents partis.
Ainsi on pourrait ainsi s’imaginer (naïvement
et à titre d’exemple) que les aspects environnementaux devraient être
traités par les « Greng » ou les problèmes économiques par le parti
démocratique. Les aspects sociaux devraient en toute logique être départagés
entre la LSAP et la CSV à cause du S dans leur sigle. Mais il y aurait aussi
des ministères utiles et nécessaires où une attribution sera moins évidente.
Quid de l’enseignement par exemple, sachant que ce volet n’est pas seulement
une affaire de culture, mais aussi de compétitivité du Luxembourg. Mais on
pourrait aussi arriver à la conclusion que les prétendues idéologies des partis
ne constituent pas un critère d’attribution et que seules les compétences
disponibles sont un critère. Par ailleurs, il faut aussi avouer que la base
idéologique a perdu de sa pertinence si le bien-être de la population est le
premier objectif politique car presque tous les partis couvrent actuellement la
majeure partie des aspects de la vie sociale, économique, culturelle et autres.
On ne fait pas de la politique pour le plaisir d’en faire sur un terrain de
chasse privée (encore que certains politiciens donnent cette impression), mais
la politique est un outil devant permettre à la population de vivre une
« bonne vie ».
Par ailleurs, le conseil de
gouvernement risque éventuellement de devoir trouver d’autres formes
collaboratives dans une aussi vaste coalition pour ne pas se bloquer dans la
prise de décision. Le premier ministre devrait assumer un nouveau rôle
supplémentaire, à savoir celui de médiateur et de coordinateur. Le rôle
traditionnel de « primus inter pares » perdrait un peu en importance.
Mais cette difficulté pourrait être évitée en partie si les dossiers à traiter
étaient instruits solidement. Comme la politique doit fournir des
« outputs », politiques et autres, les processus en amont pour
fournir ces produits doivent être organisés d’une manière transversale et
optimisée à travers les ministères concernés. Les techniques du BPR (business
process reengineering) et de la gestion de projet pourraient être utilisées
avantageusement comme dans les entreprises commerciales. Une meilleure
collaboration entre les ministères sera une condition sine qua non pour
réaliser des performances honnêtes et éviter des projets et produits avortés.
Heureusement que les NTIC mettent à disposition les outils nécessaires pour un
travail collaboratif de qualité. S’ajoutent à ces outils la nécessité d’une
évaluation selon le critère du développement durable, une estimation des coûts
de fonctionnement à long terme des mesures mises en œuvre et leur incidence sur
le budget de l’État. Chaque projet devrait réunir les différents partis
politiques dans les groupes de travail/projet interministériels afin de
garantir la transparence des démarches. On pourrait aussi imaginer que les
partis mineurs, ne faisant pas partie du gouvernement, pourraient être intégrés
d’une manière ou d’une autre dans ces groupes de travail/projet. Une telle
structure pourrait être considérée un tant soit peu comme analogique à celle
des commissions parlementaires ou celle du Conseil d’État (sous réserve que ce
dernier devrait connaître une réforme pour une nomination plus démocratique de
ses membres).
Une telle approche permettrait
d’abord au monde politique dans la course actuelle au pouvoir de ne pas perdre
la face, d’abord par une sentiment de défaite selon les résultats des élections
et ensuite par des griefs intériorisés suite aux déclarations faites lors de campagnes électorales
(trahison etc.) qui vont tôt ou tard rendre la résolution des problèmes plus
difficile. Des accusations réciproques, la valorisation des propres
réalisations et la mise en exergue des omissions des « autres »
risquent de prendre un air de mesquinerie dans un tel contexte. Il y a assez de
problèmes « objectifs » graves pour occuper les députés et le
gouvernement pendant un mandat, permettant de tester un tel modèle politique.
Mais certains politiciens devraient se dépasser dans leur attitude d’ego
hérissé.
La politique pourrait ainsi
démontrer qu’elle ne fait pas de l’inceste dans une tour d’ivoire en faisant
tourner le carrousel interne du pouvoir dans un cercle restreint, mais qu’elle
se soucie des vrais problèmes du pays et des citoyens. Je pourrais m’imaginer
que le « peuple » applaudirait à une telle démarche plus démocratique.
Mais qui dit démocratie devrait aussi mettre en place des structures permettant
aux citoyens de participer à l’activité et à la décision politique. Le temps où
un mandat politique donne aux politiciens un laisser-passer pour agir
politiquement au nom du peuple pour promouvoir ses préférences personnelles semble
révolu. La politique a oublié d’écouter la voix du peuple et semble seulement
s’en souvenir en période électorale.
Les partis politiques
montreraient de la grandeur avec une telle approche globale, consensuelle et inédite,
même sur un plan mondial. La politique américaine pourrait s’inspirer
certainement d’une telle démarche.
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